au-moment-du-souvenirA l’initiative de la Municipalité, avec la participation des professeurs du collège Restif de la Bretonne et des élèves qui ont interprété une saynète, il a été rendu un vibrant hommage, le 11 Novembre dernier, aux soldats pontois morts pour la France lors de la Première Guerre mondiale.

Le moment d’évoquer dans les colonnes de notre journal, le destin d’une famille pontoise. Quand l’ordre de mobilisation est placardé à Pont-sur-Yonne, aux premiers jours du mois d’août 1914, la famille de Charles et Aline Huyard, compte six garçons. Charlotte, leur fille unique est décédée huit ans plus tôt, à l’âge de 16 ans. Sur les six garçons, quatre sont en âge de partir à la guerre : Marcel, Henri, André, et Léon. A cette époque on ne parle pas de sauver le soldat Ryan, et le fait de  » donner  » quatre de ses enfants à la France correspond à l’état d’esprit patriotique du moment où l’Union sacrée fait loi.

La guerre fraîche et joyeuse se termine pour le premier fils, Marcel, quelques jours avant la Noël, le 18 décembre 1914. Il décède à 22 ans des suites de la fièvre typhoïde contractée en service. Henri est fait prisonnier à l’automne 1914, et André monte en ligne en 1916, le jour de ses 18 ans ; il sera blessé aux jambes lors de la bataille de la Somme.

Léon reçoit un éclat d’obus au visage, il est laissé pour mort sur le champ de bataille, un trou béant dans la joue droite. Les blessés de la face demeuraient la hantise des brancardiers, confrontés à l’état premier de la blessure, et qui voyaient parfois une main leur tendre un papier où il était écrit Je suis vivant... Mais Léon réussit à bouger quelque peu son corps, et est secouru.

Commence alors pour lui un douloureux combat, tant au plan physique que psychologique. Ne plus parler, manger, boire ou dormir sans penser à ça. Redouter l’épreuve du miroir tout en voulant quand même voir à quoi l’on ressemble. S’habituer à son nouveau visage ou mettre fin à ses jours. On ne sait dire ce qui était le plus courageux. Mais quand bien même la vie l’emportait, comment accepter désormais le regard des autres ? Si une mère pouvait comprendre et accepter l’inacceptable, que pouvait ressentir une fiancée qui avait serré dans ses bras son bien-aimé sur le quai de la gare quelques mois auparavant, et qui le retrouvait sous des traits hideux ?leon-huyard

Le retour à la maison demeurait un moment redouté tant pour la famille que pour le blessé. Comment se faire à ce nouveau visage ? Comment vivre avec des regards inquisiteurs. Perdre ses traits, c’est perdre son identité et sa personnalité, pour autant que le visage donne toute sa grandeur à un homme. Charles entreprendra un voyage pour rendre visite à son fils Léon, en convalescence dans le midi. Mais pris d’un malaise en arrivant à l’hôpital, il décédera dans la cour avant même de l’avoir vu.

De retour à Pont-sur-Yonne, Léon Huyard sera désormais une gueule cassée. Cette expression accompagnera durant le reste de leur vie, 500 000 blessés de la face sur les 3 500 000 blessés que feront quatre années de guerre. Cette expression naît à Paris où un militaire convalescent blessé au visage, le colonel Picot, veut se rendre à une fête. Il se voit interdire l’entrée sous prétexte qu’il n’a pas de carton d’invitation. Il a beau se présenter, rien n’y fait, lorsqu’un homme passe promptement devant lui et lance à l’adresse du guichetier : Député ! Agacé, le colonel s’en va faire quelques pas, puis profitant du changement de gardien à l’entrée, se rue sur le tourniquet et dit en passant : Gueule cassée ! 

La guerre achevée, le colonel Picot et deux autres militaires blessés au visage, créeront l’association des Gueules cassées, reconnue d’utilité publique. En 1931, l’association lancera une souscription nationale, la Dette, assortie d’une tombola gratuite qui deviendra en 1933 la Loterie nationale. En 1979, l’Etat reprendra à son compte l’exploitation du Loto créé en 1976 à l’initiative des Gueules cassées qui demeurent encore à ce jour, actionnaires de la Française des jeux.

Merci à Bernadette Hemon pour sa documentation sur la famille Huyard.